Les 10 commandements de l’assistante sociale débutante sont une série d’articles racontant chacun, sur un ton que j’espère badin, une anecdote de parcours pour valider ma période d’essai.
Avant mon café, il faut pas me parler !
Josiane de la compta
Souviens-toi du café, pour le sanctifier. Tu travailleras huit heures, tu feras tout ton ouvrage. Mais la pause-café, sous aucun prétexte, tu n’oublieras.
Durant le temps de la pause-café tu ne feras aucun ouvrage, ni toi, ni ton chien, ni ta collègue, ni le personnel d’entretien, ni ta hiérarchie, ni ton troupeau, ni l’étranger qui est dans tes portes.
La pause-café est primordiale pour l’intégration bien au delà la compétence ou la fiabilité.
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Sauf que.
Je n’avais jamais fait de pause-café de ma vie (professionnelle).
Dans mes précédents jobs, ça ne se faisait pas. Et durant mes stages, elle consistait en un point de situation avec mes tutrices.
Ainsi, en arrivant dans l’Institution, j’ai commencé par décliner les invitations à « prendre un café ». Je préférais me servir une tasse et repartir devant mon PC, sans me douter du sacrilège que je perpétrais bien malgré moi.
Tu viens boire le café ?
Non merci je suis au milieu d’un truc.
Ah d’accord. (se sent aussi vexé que si j’avais insulté sa mère)
Comment ne pas s’intégrer en société, première édition.
Et puis un jour, par un heureux hasard, je décide de faire le café.
Je m’étais jusqu’alors évité cette tâche en allant me servir après tout le monde. Mais ce matin-là, pleine d’assurance et enorgueillie par mes victoires passées, je me dirige énergiquement vers la salle de pause, déclamant à qui voulait l’entendre que je vais faire le café.
Or, désormais seule en tête à tête avec la cafetière, je ressentais toute la pression incombant à ce rôle : combien d’eau (10 ou 12 tasses ? Grandes ou petites ? GRANDES OU PETITES !?), combien de café ? [Tout le monde y va de son expertise : « il faut mettre 1 dose de café de moins que le nombre de tasses prévues », « le même nombre de café que de tasses prévues + 1 pour la cafetière », « c’est simple, tu mets le nombre de doses de café correspondant aux nombres de grandes tasses en comparaison au nombre de petites tasses voulues. »]
Nous sommes 10 assistantes sociales, 1 chef, et 3 secrétaires. Cependant, je ne sais pas qui va prendre du café. Si j’en fais trop, on m’accusera de gaspiller (Est-ce tu penses aux petits africains qui meurent de soif ?), si j’en fais trop peu, on m’accusera d’avoir oublié des collègues. J’imagine déjà Josiane arrivant avec son mug et tombant nez à nez avec la cafetière vide. Elle s’écroulerait alors en larmes, expliquant que son chat a été euthanasié la veille. Ce café, c’était tout ce qu’elle attendait pour apporter enfin un rayon de soleil sur cette morne journée. Et là, Marmotte l’oublie ! Mais où va le monde, si du jour au lendemain, une honnête membre de l’équipe peut se retrouver exclue de la pause café sur un coup de tête ? Une simple tasse de café, est-ce trop demander ?
Je décide de partir sur 14 tasses, le maximum, avec autant de doses de café moulu. S’il en reste, je me forcerai à finir. « Ah moi, sans mes 5 tasses de café avant 9h, je suis incapable de quoi que ce soit. » Je me résigne déjà à devoir boire 500 ml de café tous les matins jusqu’à ma retraite. Je dois le faire pour l’équipe, pour Josiane. Arythmie cardiaque et ulcère perforé, ce n’est rien à côté d’une pénurie à la cafetière.
D’une main tremblante, j’appuie sur le bouton « Marche » et d’un ton solennel, j’annonce que le café sera bientôt prêt. Mais quelle stratégie adopter : attendre en travaillant à mon bureau, ou rester à côté de la cafetière ? En cet instant, il me semble évident que quitter la pièce reviendrait à avouer mon incompétence en matière de café. Je ne serai pas là lorsque le café aura terminé de couler, et, alors que tout le monde sera servi, l’on dira : « Oh mon dieu mais ce café est imbuvable », « Pas étonnant qu’elle soit partie, elle n’assume pas ! » Or moi, Josiane, j’assume. Et donc je reste. Chaque glou-glou émis par la cafetière me rapproche un peu plus du jugement de mes collègues, et je me maudis d’avoir eu l’idée de faire le café. Qu’est-ce qui m’a pris de vouloir faire le café ? Quels autres choix malsains ai-je faits dans ma vie (outre celui de vouloir devenir assistante sociale) pour en arriver-là, aujourd’hui, à faire le café ?
Une éternité ou 5 minutes plus tard, la cafetière est remplie. Attirées par l’odeur comme des vautours par un cadavre en décomposition (le mien, de cadavre), les collègues arrivent rapidement, mug à la main, lançant un « Bonjour » chaleureux auquel je réponds mécaniquement. À tour de rôle, elles viennent se servir en me remerciant d’avoir fait le café, loin d’imaginer que je suis mentalement en train de mettre à jour mon CV. Il est clair que je peux oublier « Faire le café » dans la rubrique « Hard Skills ».
Elles boivent, et elles ne disent rien. Je suis suspendue à leurs lèvres caféinées, et je me demande pourquoi elles ne disent rien. Je goûte : mon café n’est ni bon ni mauvais. Il est amer, noir, comme les autres jours en somme. Alors pourquoi elles ne disent rien ? Mon café ne mérite-il même pas une remarque ?
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Quelques secondes interminables plus tard, les collègues sont en train de raconter leur week-end, parler boulot, vouer aux gémonies le gouvernement ou leur belle-mère. Ni critique ni louange sur mes compétences de barista des collectivités. J’apprends qu’unetelle a vu son mari hospitalisé, que l’autre a adopté un chaton (quelle drôle d’idée). Que la réforme des retraites va impacter notre travail, et qu’un fait divers glauque a eu lieu quelque part. Qu’un usager a insulté une collègue avec originalité (« vous êtes tous les mêmes, tous des écologistes ! »), et qu’une autre a réussi à débloquer un droit rétroactif après des mois de bataille (soit un paiement de 13 000 €).
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Conclusion
J’ai finalement appris à apprécier la pause-café, pour le moment de partage qu’elle apporte.
Car en huit heures Marmotte a fait les rendez-vous, la réflexion et la planification, et tout ce qui y est contenu, et elle s’est reposée à la pause-café : c’est pourquoi Marmotte a béni le café et l’a sanctifié.

